L' année 2004


Agnès Jaoui

* Lost in translation , de Sofia Coppola, film américain sorti en 2004, durée 102 mn,
avec Bill Murray (Bob Harris), Scarlett Johansson (Charlotte), Giovanni Ribisi, Anna Faris, Akimitsu Naruyama.
Aux Césars 2004 :meilleur film étranger

Bob Harris, acteur sur le déclin, se rend à Tokyo pour tourner un spot publicitaire, bien payé, mais sans intérêt. Au téléphone, sa femme ne lui parle que de la couleur de sa future moquette. Du haut de son hôtel de luxe, il contemple la ville, mais ne voit rien. Il est ailleurs, détaché de tout, incapable de s'intégrer à la réalité qui l'entoure, incapable également de dormir à cause du décalage horaire.
Dans ce même établissement, Charlotte, une jeune Américaine fraîchement diplômée, accompagne son mari, photographe de mode. Ce dernier semble s'intéresser davantage à son travail qu'à sa femme. Se sentant délaissée, Charlotte cherche un peu d'attention. Elle va en trouver auprès de Bob.

Sofia Coppola filme avec humour et sensibilité l'enfermement dans les grands hôtels de luxe pour occidentaux, le caractère artificiel et puéril des distractions de Tokyo. Pour plus de réalisme, certaines scènes ont été tournées sur le vif, quasiment en caméra cachée.
Elle réfute aussi la possibilité pour Bob ou Charlotte d'être touché par la spiritualité japonaise ou le charme de l'ikebana. Même le voyage à Kyoto est anecdotique.

Ce qui fait le charme principal du film, c'est l'art de saisir pudiquement les moments clés où, progressivement Bob et Charlotte vont se découvrir et commencer à s'apprécier, puis à s'aimer.

La caméra sait éviter soigneusement de montrer ce qui est superflu. Par exemple l'aventure de Bob avec la chanteuse de l'hôtel passe directement du bar au réveil du lendemain pour mieux souligner son manque de signification. Elle sait rendre compte aussi du mélange de curiosité, d'attirance et d'incompréhension que l'on ressent en arrivant au Japon
En bref malgré la banalité de l'histoire, souvent abordée, un film drôle, sensible et original.


* Nathalie , d'Anne Fontaine, sorti en 2004, durée 105 mn, avec Fanny Ardant (Catherine), Emmanuelle Béart (Marlène, Nathalie), Gérard Depardieu (Bernard) Wladimir Yordanoff, Judith Magre, Rodolphe Pauly.

Catherine, bourgeoise aisée, gynécologue, est mariée depuis trente ans avec Bernard dont l'activité le pousse à beaucoup voyager. Leur fils vit en pointillé dans leur appartement. Après des années de bonheur, leur relation s'est effilochée et leurs relations sexuelles sont au point mort. Elle découvre que Bernard a une liaison, qu'il avoue mais qu'il déclare sans importance.
Au lieu de le quitter ou de laisser exploser sa colère, elle se rend dans un bar et essaie d’imaginer par quel genre de femme son époux a pu être séduit. Son choix se porte sur une entraîneuse du nom de Marlène. Elle lui propose de la payer (largement) pour séduire son mari. Elle va aussi la rebaptiser Nathalie et exiger qu’elle lui raconte tout en détail.
Les rendez-vous se succèdent. Nathalie raconte ses ébats avec des détails de plus en plus crus et lui fait même visiter les lieux des rencontres.
Catherine accuse les coups, mais retrouve du tonus. Dans ces rencontres perverses, finalement, les deux femmes y trouvent leur compte. Jusqu'au coup de théâtre final, prévisible, mais qui change la signification globale au film.


Emmanuelle Béart et Fanny Ardant,
jeux de miroir..qui manipule qui?

Les trois acteurs principaux sont remarquables, ils savent doser leur jeu pour laisser à chaque personnage sa crédibilité sa part de mystère. 23 ans après "La femme d'à coté" (1981) de Truffaut, Fanny Ardant retrouve Gérard Depardieu, mais cette fois dans une situation de couple légitime. Gérard Depardieu se contente d'un jeu très sobre parfaitement adapté au rôle passif de l'homme confronté aux complexités de la manipulation et de l'ambiguïté féminines.

Comme dans "Nettoyage à sec"(1997) Anne Fontaine explore la fascination perverse d'un couple aisé pour un milieu marginal. Mais là, les mots remplacent les images (à part quelques scènes de la boîte de nuit) et souligne le rôle de l'imagination et du fantasme dans la formation du désir. Outre la référence à Truffaut, on peut évoquer aussi Luis Buñuel et son "Cet obscur objet du désir"( 1977)
Nous ne sommes pas devant un classique film sur la vengeance d'une femme trompée mais devant une tentative de reconstruction d'un couple, tentative chaotique, pleine d'essais de doutes et d'erreurs. Anne Fontaine ne porte pas de jugements et laisse le spectateur libre de choisir si cette tentative va réussir ou pas.

Anne Fontaine déclare: "Au départ, j'avais lu un scénario de Philippe Blasband qui traitait de la relation entre une femme et une prostituée. Il s'agissait d'une histoire de vengeance, de piéger un mari qui n'apparaissait qu'à la fin. Ce qui m'a intéressé, c'était de partir d'une femme mariée qui engageait les services d'une professionnelle, et qui vivait, sans l'avoir décidé vraiment, un rapport au sexe par procuration"


* "Buongiorno, notte" de Marco Bellocchio, sorti en 2004, durée 105 mn, avec Roberto Herlizka (Aldo Moro), Maya Sensa (Chiara), Luigi Lo Cascio (Mariano), Pier Giorgo Bellocchio(Ernesto)

En 1978, Aldo Moro, président de la Démocratie Chrétienne en Italie, est enlevé, séquestré pendant 55 jours, et finalement assassiné par un petit commando des Brigades rouges. Cet événement marqua profondément la vie politique italienne.

Deux terroristes du commando qui prépare l'enlèvement d'Aldo Moro, visitent un appartement tranquille et prennent des mesures pour un mystérieux bricolage. Une bibliothèque cachera l'entrée de la pièce où Moro restera enfermé sous la garde de Mariano, Ernesto, Primo et Chiara. Cette dernière a gardé son travail de bibliothécaire faisant ainsi, seule, le lien avec l'extérieur.
Les négociations traînent en longueur, mais l'État est inflexible : libération de Moro sans conditions. Ses geôliers eux-mêmes désirent jusqu'au bout le compromis , mais ils sont prisonniers de leur idéologie.
Bellocchio, par de petits détails, montre les failles de la carapace de chacun. Ernesto fait une sortie pour aller voir sa femme ; Primo, le dur, est tout remué… par la disparition de ses deux canaris.
Mais Bellocchio s'est surtout attaché au personnage de la femme : Chiara. Fille de partisan fusillé par les fascistes, elle ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre son père et le prisonnier. Ses rêves la ramènent aux parades communistes russes, mais aussi aux fusillades des partisans. Tiraillée entre son idéologie et ses sentiments, elle est contre la condamnation à mort et rêve que Moro se sauve.

Bellocchio donne toute épaisseur à ses personnages en les filmant souvent séparément : Moro, au fond de sa cache, dans une solitude totale ; Chiara, les larmes aux yeux à l'écoute d'une lettre de Moro à sa femme ; Mariano, en sueur, à l'idée d'aller jusqu'au bout : c'est à dire, la mort .

Bellocchio a bâti son film à partir du livre " Le Prisonnier " d'Anna Laura Braghettit (la terroriste du groupe, ici nommée Chiara)
Ni film politique, ni film sur le terrorisme, "Buongiorno, notte" est un film sur le huis clos qu'ont représenté la longue séquestration. Bellochio, en mélangeant fiction et réalité, a donné à la chose une dimension hors du temps. C'est la confrontation des terroristes et du séquestré. Les premiers sont aveuglés pas leur idéologie : prêts à mourir, mais aussi prêts à tuer au nom de la justice du peuple. "Prêt à mourir comme les martyrs chrétiens" répond Aldo Moro. Le cinéaste s'est penché sur les sentiments de ces êtres en présence les uns des autres pendant presque deux mois. Moro est un être profondément humain, qui ne se révolte pas, essaie de convaincre ses ravisseurs, écrit lettres sur lettres pour obtenir le compromis qui permettrait sa libération contre celle des prisonniers politiques, mais qui sera victime du cynisme de son parti et de la lâcheté du pape.


Triple Agent de Éric Rohmer, sorti le 17 mars 2004, durée 115 mn;
avec Serge Renko (Fiodor), Katerine Didaskalu (Arsinoé), Cyrielle Claire (Maguy), Emmanuel Salinger (André), Amanda Langlet (Janine), Grigori Manoukov (Boris), Dimitri Rafalsky (Général Dobrinsky)

En 1936, sur fond de Front populaire et de guerre d'Espagne, Fiodor, jeune général de l'armée tsariste, s'est réfugié à Paris avec son épouse grecque Arsinoé. Pendant qu'elle sympathise avec des voisins communistes, André et Janine, il effectue des voyages secrets et ne cache pas son activité d'espion. Mais pour le compte de qui travaille-t-il exactement? De l’Allemagne nazie, des Blancs anticommunistes ou de la Russie soviétique?

Ce film est librement inspiré d'une affaire réelle restée en partie mystérieuse. Il est plongé dans la tourmente d'avant la deuxième guerre mondiale, avec ses retournements d'alliances et ses trahisons multiples.
Comme toujours chez Rohmer, il y a également un aspect "conte moral", portant dans ce cas sur le mensonge et la dissimulation.
Ce thème de la dissimulation, au lieu d'être centré sur l'intimité et les sentiments réciproques, est illustré dans ce cas par Fiodor, qui ment plus ou moins à tout le monde, et mélange toujours une partie de vérité et une partie de manipulation dans ses propos.

Éric Rohmer explique lui-même la genèse du film, en grande partie fondée sur des faits réels:
" C’est un cheminement assez semblable à celui de L'Anglaise et le Duc: un article de la revue Historia, lu il y a quelques années, a attiré mon attention sur une sombre affaire : l’enlèvement en septembre 1937, à Paris, du général Miller, le président des Anciens combattants russes.
On a accusé son collaborateur direct, le général Skobline, qui aurait été retourné par les agents bolcheviks. Mais il a disparu lui-aussi après l’enlèvement.
C’est une affaire assez complexe puisqu’elle a pour toile de fond les négociations secrètes entre soviétiques, nazis et français, durant la période du Front Populaire, de la guerre d’Espagne, de la montée des périls, et que les deux protagonistes ont disparu : il ne restait plus que la femme du présumé coupable, accusée de complicité, jugée, condamnée, morte en prison en 1943."


Shara de Naomi Kawase (titre original Sharasojyu), japonais, sorti le 31 mars 2004, durée 99 mn, sélection officielle Cannes 2003, avec Kohei Fukungaga ( Shun ), Yuka Hyyoudo (Yu), Naomi Kawase (Reiko, la mère de Shun), Katsuhisa Namase (Taku), Kanako Higuchi (Shouko, la mère de Yu)

Le famille Aso habite avec leurs jumeaux, Kei et Shu dans le vieux quartier de la ville historique de Nara, ancienne capitale du Japon.
En plein été, alors que les deux enfants se poursuivent, Kei disparaît soudainement, au coin d'une ruelle, comme volatilisé.
Cinq années ont passé. Shun a maintenant dix-sept ans. Au lycée il s'est inscrit à l'atelier de peinture. Il travaille sur le portrait de son frère disparu, qu'il n'a jamais pu oublier.
Shun et son amie d'enfance Yu, sont attirés l'un vers l'autre, mais une douleur secrète les paralyse. Un jour, Yu découvre le secret de sa naissance, de son côté Shun apprend ce qu'il est advenu de son frère jumeau, retrouvé mort. Par ailleurs la mère de Shun attend un enfant.
Ces révélations déclenchent un lent processus de maturation, Shun et Yu sont alors prêts à prendre leur destin en main.

Shara est un film sur la douleur intérieure, difficile à extérioriser et même à nommer. Il se situe dans le cadre plus général de la difficulté des Japonais à identifier et surtout à exprimer devant les autres leurs sentiments.
La forme est lente et la caméra subjective, souvent tenue à l'épaule, peut déconcerter le spectateur. Nous trouvons une simplicité de moyens qui rappelle les principes du Dogme95. En particulier la ville de Nara, qui compte des dizaines de merveilleux temples à quelques mètres des lieux de tournage, n'est utilisée que pour son vieux quartier où se situent les familles.

Shara est l'histoire d'une double renaissance et d'une naissance. On suit plusieurs fois, sans interruption, dans un long mouvement, la fuite en avant des personnages dans le labyrinthe des ruelles.

Les états d'âme des personnages s'expriment à travers leurs déplacements. L'observation très minutieuse de gestes anodins nous fait accéder à une vision spiritualiste. Dessiner - mais pour fixer le visage du double disparu. Jardiner - mais comme pour célébrer la vie, juste avant d'accoucher. S'attarder sur l'épaisseur de l'encre de chine - mais pour mieux inscrire les mots "lumière" et "obscurité".
C'est une des clés du film, avec ses séquences volontairement sur ou sous-exposées, et ses parties alternativement mystérieuses ou très évidentes.

La part autobiographique, dans Shara, est souvent présente en toile de fond, transposée.
La scène où la jeune fille apprend la vérité sur ses parents, Naomi Kawase l'a vécue lorsqu'elle a appris la vérité sur son père, qu'elle n'a pas connu et qui a refusé de la reconnaître avant de disparaître définitivement :
"On marchait côte à côte avec ma mère, on faisait les courses ; la banalité de nos actes m'aidait finalement, sur le moment, à surmonter le choc ; j'étais dans la rue avec mon sac à commissions et il fallait rentrer."

Naomi Kawase a tourné ce film à la suite d'un documentaire sur la mort du photographe Kenzuo Nishii, atteint d'un cancer en phase terminale, à la demande de celui-ci.
Elle déclare:"Ensuite j'ai décidé de faire un film qui, dans le sillage de Kenzuo Nishii, serait plein de courage et d'espoir. Parce que, en filmant la mort de si près, j'ai vu à quel point elle n'est qu'un aspect de la vie. ... Je crois que, lorsque j'ai filmé son dernier souffle, c'était comme une promesse. Peut-être est-ce pour cela que, dans Shara, la scène finale de l'accouchement a pris cette tournure. La naissance est aussi longue et dure qu'elle va être une source de joie ; dans ces instants, on sent combien tout est entremêlé."


* La Mauvaise Education de Pedro Almodóvar (La mala Educación), sorti en 2004, ouverture, Hors compétition, de Cannes 2004, durée 110 mn;
avec Gael Garcia Bernal (Angel / Juan / Zahara), Javier Camara (Paquito), Fele Martinez (Enrique Goded), Daniel Gimenez Cacho (le père Manolo), Lluis Homar (Monsieur Berenguer), Francisco Boira (Ignacio), Francisco Maestre (Le père José) ; Compositeur Alberto Iglesias.

Le film se situe à trois niveaux et à trois époques, le niveau "présent", en 1980; les souvenirs de collège, dans les années 1960 et la fiction, objet d'une nouvelle et du film dans le film vers 1975.
Madrid, 1980. Enrique Goded, jeune réalisateur à succès, cherche une histoire pour son quatrième film dans les pages des faits divers des journaux. Quelqu’un sonne à la porte, le visiteur est un séduisant jeune homme barbu qui dit être son camarade d’école Ignacio Rodríguez.
Enrique se souvient parfaitement de son ami du collège mais ne reconnaît aucun de ses traits chez le jeune visiteur. Ils ne se sont pas vus depuis seize ans. À l’époque du collège, Ignacio avait une vocation littéraire qu’il avait peu à peu abandonnée pour celle de comédien. En tout cas il a sous le bras une nouvelle intitulée “La Visite”. Il la donne à Enrique au cas où celui-ci serait intéressé.

La nouvelle s’inspire de leur enfance à tous les deux, leurs problèmes avec les curés, et spécialement avec le Père Manolo, le football, l’hypocrisie, le laminage des esprits, les harcèlements pédophiles, les messes en latin chantées par Ignacio. Parallèlement, elle raconte une découverte essentielle pour les deux enfants, le cinéma : la mythique Sara Montiel, “Hercule”, dans une salle qui rappelle "Cinéma Paradisio".
L’imagination d’Ignacio-auteur fait en sorte que les trois personnages se rencontrent quelques années après, à l’âge adulte. Enrique est devenu un frustré provincial, et Ignacio s’est transformé en Zahara, un travesti drogué qui imite Sara Montiel
La rencontre des trois personnages, dans la fiction, se termine tragiquement.

Enrique Goded lit la nouvelle avec un vif intérêt. Il est très ému par la première partie, celle qui traite de son enfance, de son histoire d’amour avec Ignacio, interrompue par le père Manolo qui, amoureux d’Ignacio, chasse Enrique du collège pour ne pas avoir à rivaliser avec lui.
La deuxième partie, la visite au collège d’Ignacio, devenu Zahara, l’intrigue et le déconcerte, mais l’intéresse aussi.
Il décide d’adapter “La Visite” et d’en faire un film. Lorsqu’il l’annonce à Ignacio Rodríguez, dont le nom de scène à ce moment-là est Ángel Andrade celui-ci exige d'interpréter le personnage de Zahara. Enrique, troublé, enquête et découvre que le séduisant jeune homme venu lui demander du travail n’est pas Ignacio Rodríguez, mort trois ans auparavant, mais son frère.
Ángel Andrade (le faux Ignacio) revient le voir. Il s’est rasé la barbe et a un peu minci. Enrique lui accorde un essai, lui confie le rôle et fait de lui son amant. Il veut comprendre les raisons de l’imposteur et jusqu’où le conduira son imposture. Il veut savoir comment est mort Ignacio, son camarade de classe.
Le dernier jour du tournage, un visiteur se présente sous le nom de Monsieur Berenguer, mais Enrique reconnaît le père Manolo, habillé en civil. Poussé par la même suicidaire curiosité qui l’avait conduit à travailler avec Ángel Andrade, tout en le sachant imposteur, Enrique accepte que le père Manolo lui raconte la véritable et tragique histoire d’Ignacio-adulte

Dans ce film , longuement préparé, Almodóvar présente un retour plus profond, plus sombre et certainement le plus sincère possible aux sources de son inspiration, de ses frustrations et de ce qui a façonné sa vie et son oeuvre.
Il se sort avec brio de ce scénario compliqué et de la classique mise en abîme du film dans le film.
On peut le comparer à Luis Buñuel dans sa dénonciation de la "déchirure" provoquée par une mauvaise éducation ultra-religieuse mais il conclut le film en rappelant que sa passion de la création cinématographique reste sa planche de salut.

Almodóvar déclare:
" Je devais faire “La Mauvaise éducation”, je devais me l’enlever de la tête avant que ça tourne à l’obsession.
J’avais remanié le scénario pendant plus de dix ans, et ça pouvait continuer comme ça dix ans de plus. Vu la quantité de combinaisons possibles, la trame de “La Mauvaise éducation” ne pouvait finir de s’écrire qu’une fois le film tourné, monté et mixé.
“La Mauvaise éducation” est un film très intime, mais pas exactement autobiographique. ...
“La Mauvaise éducation” n’est pas un règlement de comptes avec les curés qui m’ont mal élevé ni avec le clergé en général. Si j’avais eu besoin de me venger, je n’aurais pas attendu quarante ans pour le faire. L’Église ne m’intéresse pas, pas même comme adversaire."


* Notre Musique de Jean-Luc Godard; sorti en 2004, Suisse-France, durée 80 mn; avec Sarah Adler (Olga), Jean-Christophe Bouvet (Un journaliste), Nade Dieu , Rony Kramer , Simon Eine, George Aguilar, Leticia Gutierrez, Ferlyn Brass, Simon Eine, Jean-Christophe Bouvet , Elma Dzanic et, dans leur propre rôle, Jean-Luc Godard , le poète Mahmoud Darwich, l'écrivain Pierre Bergounioux, Juan Goytisolo , Jean-Paul Curnier, Gilles Pecqueux.

Ce film se compose de trois parties de longueurs inégales:

"Royaume 1 - Enfer" est composée de diverses images de guerre, sans ordre chronologique ni historique. Les images sont issues de films documentaires, de documents de propagande des armées ou issues de films de fiction.
Aucun son original mais de la musique et quelques phrases. Ces séquences très courtes résument les différentes façons de dominer, de tuer ou de mourir.

"Royaume 2 - Purgatoire" est la partie la plus longue. Elle se déroule de nos jours dans la ville de Sarajevo à l'occasion des Rencontres Européennes du Livre.
Il s'agit de conférences ou de simples conversations à propos de la nécessité de la poésie, de l'image de soi et de l'autre, de la Palestine et d'Israël, des Indiens d'Amérique, et qui sont le fait de personnes réelles comme de personnages imaginaires. Une visite au pont de Mostar en reconstruction symbolise l'échange entre culpabilité et pardon.
Godard lui-même nous livre une magistrale leçon de décodage des images, en nous montrant comment deux images semblables peuvent être lues de façons radicalement opposées en fonction du mythe qui peut exister en arrière plan. Une courte réflexion sur le suicide complète la démonstration.

"Royaume 3 - Paradis" montre une jeune femme qui, s'étant sacrifiée pour la paix en Israël, trouve sa récompense au bord d'un lac idyllique mais étroitement surveillé. Godard nous livre ce terrible avertissement : " Les rues du Paradis sont gardées par les Marines des États-Unis d'Amérique"

Ce film, présenté à Cannes en 2004, est le plus lisible, le plus clair et le plus structuré que Godard ait réalisé depuis bien des années. Il se complaisait un peu à nier le Cinéma et à travailler à son autodestruction, il nous donne là une œuvre qui donne à voir et nous pousse à réfléchir.
Alors que Michael Moore est couronné pour un pamphlet qui ne fait que reprendre les méthodes approximatives de ceux qu'il dénonce et reste au niveau de l'anecdote, Godard s'adresse à notre intelligence et tente de trouver les racines communes de toutes les guerres. Il rend hommage à travers les livres et une bibliothèque désolée au Fahrenheit 451, celui de Truffaut. Godard n'a pas toutes les réponses, comme en témoigne un long et gros plan poignant où il reste silencieux mais il pose peut-être les bonnes questions.

Biographie et Filmographie complète de Jean-Luc Godard

Quelques Phrases Du Film:
- « Pourquoi Sarajevo… Parce que la Palestine et que j’habite Tel Aviv. Je souhaite voir un endroit où une réconciliation semble possible… »
- « Chacun peut faire à présent qu’il n’y ait pas de Dieu, et qu’il n’y ait rien mais personne ne l’a encore fait… »
- « Il y a plus d’inspiration et de richesse humaine dans la défaite que dans la victoire. »
- « Il faut à la fois restaurer le passé et rendre possible le futur, marier la souffrance avec la culpabilité. »

Pour replacer le film dans l'histoire des conflits yougoslaves de ces soixante dernières années.

Jean-Luc Godard déclare : "Ce film est à la fois personnel et impersonnel. J'ai été élevé dans une éducation européenne. Je suis pour les frontières, mais contre les douaniers (...) J'aime aller voir les victimes, les blessés, cela vient probablement de mon père médecin. Une fois que la guerre est prétendument finie (...) les journalistes ne viennent plus. C'est là que le purgatoire commence. Le purgatoire est une métaphore de la vie (...) Pour parler comme certains écrivains, ce n'est pas moi qui ai choisi Sarajevo, mais c'est Sarajevo qui nous a choisis."


* Clean de Olivier Assayas; sorti en 2004; durée 110 mn; scénario de Olivier Assayas, Malachy Martin, Sarah Perry; avec Maggie Cheung ( Emily Wang), Nick Nolte (Albrecht Hauser), Béatrice Dalle (Elena), Jeanne Balibar (Irene Paolini), Don McKellar (Vernon), Martha Henry (Rosemary Hauser), James Johnston (Lee Hauser), James Dennis (Jay), Rémi Martin (Jean-Pierre), Laetitia Spigarelli (Sandrine), David Salsedo (Jeff), Mary Moulds.
Prix d'interprétation féminine Cannes 2004 pour Maggie Cheung.

Le film ouvre sur des plans de sites industriels au Canada, des feux allumés brillent au loin, à la fois ardents et sombres, comme les personnages. Lors de la nuit funeste où Emily se dispute avec Lee, elle se fait un shoot dans sa voiture, devant ce décor.
Au moment où la drogue pénètre dans son corps, un feu incandescent jaillit de la bouche d'une cheminée d'usine. Ce feu destructeur, image du poison fatal que s'injecte Emily, contamine le décor et le corps de l'héroïne. Emily atteint un point de non-retour. Au petit matin, l'héroïne découvre le corps rigide de son compagnon, mort d'une overdose. Incriminée, elle purge une peine de six mois de prison et perd la garde de son fils, confié à ses grands-parents.

Dans une deuxième partie plus longue que la première, Emily, rendue à une vie prosaïque, doit faire face et assumer ses responsabilités, elle doit renoncer à la drogue et à son mode de vie passée pour récupérer son fils.

Les retrouvailles avec l'enfant sonnent juste, sans pour autant être larmoyantes. Emily s'adresse à son fils comme à un adulte. Elle ne cherche pas à édulcorer sa descente aux enfers, lui mentir sur son passé. Le film trouve un délicat équilibre et Maggie Cheung interprète avec précision et gravité une héroïne en équilibre précaire.
Dans un final très réussi, Emily se reconstruit par et grâce à la musique. Sur la proposition de David Roback de Mazzy Star (dans son propre rôle), elle se décide à enregistrer un album. Sa voix s'élève nue et dépouillée, elle qui repart de zéro.
L'originalité du film tient à son relativisme. Toute certitude en est exclue, y compris quand les choses s'arrangent un peu pour Emily. Les hommes, les femmes et même les enfants peuvent se parler, se comprendre, changer d'avis les uns à propos des autres, se dire la vérité, se laisser mutuellement une chance.

* La vie est un miracle d'Emir Kusturica (titre serbe: Kad je zivot bio cudo ) franco-serbe; durée 154 mn;
avec Slavko Stimac (Luka), Natasa Solak (Sabaha), Vesna Trivalic (Jadranka), Vuk Kostic (Milos), Aleksandar Bercek (Velja), Stribor Kusturica (Capitaine Aleksic), Nikola Kojo (Filipovic), Mirjana Karanovic (Nada), Branislav Lalevic (Presdjednik), Davor Janjic (Tomo), Adnan Omerovic (Eso), Obrad Durovic (Vujan) et aussi une ânesse, un ours, un chien, un chat et des volatiles.

Nous sommes en 1992 dans une Yougoslavie en décomposition. Les fièvres nationalistes enflamment la région. Luka, un ingénieur serbe, est chargé d'installer une ligne de chemin de fer entre deux villages de montagnes. Il est venu de Belgrade avec sa femme Jadranka, chanteuse d'opéra aphone, et son fils Milos, qui rêve de devenir footballeur professionnel.
Mais Jadranka le quitte pour un musicien qui promet de relancer sa carrière de chanteuse d'opéra, et Milos est appelé à l'armée. La guerre se déchaîne très vite et le front passe tout près de là. Milos est fait prisonnier.
Survient alors une jeune infirmière musulmane, Sabaha, dont les militaires lui ont confié la garde, une prisonnière qui doit être échangée contre son fils auprès des troupes adverses.
Ils vont vivre ensemble une histoire d'amour, chaotique, romantique et à mi-chemin entre le rêve (le lit des amants qui vole) et le réalisme (le tireur embusqué qui ajuste Sabaha alors qu'elle satisfait un besoin naturel derrière un buisson)

Ce film met en scène des personnages nombreux et haut en couleurs; il montre également des animaux qui ont de vraies personnalités: une ânesse dépressive et suicidaire qui réussit à bloquer les trains, un ours qui annonce la reprise du conflit, un chien et un chat qui finissent par se réconcilier.
La ligne de chemin de fer et les véhicules qui y circulent sont symboliques: conçus pour le tourisme, les rails vont voir passer un train militaire, des trafiquants qui prennent l'expression "rail de coke" au pied de la lettre et surtout des draisines à main ou des voitures sur rails.
Enfin les paysages, sous la neige ou le soleil sont somptueux ( le film a été tourné à Zlatibor, aux confins de la Serbie et de la Bosnie)

Kusturica nous livre un film moins sombre qu' Underground, plus porteur d'espoir tout en se gardant d'une édulcoration trop forte ( genre: La vie est belle, pour comparer avec un titre ressemblant).

Neuf ans plus tard, il suggère que la vie est plus forte et nous incite surtout à la tolérance: Il nous démonte les préjugés que peuvent avoir les communautés envers les autres. Sabaha, musulmane, est blonde et surtout pas voilée. Les différences linguistiques, mises en avant par les nationalistes, semblent anecdotiques et ne résistent pas à l'examen.

Emir Kusturica a tenté de réaliser une fable, "sans chercher à désigner la nation qui a raison, la nation qui a tort, l'agresseur et l'agressé", une parabole sur la guerre. Le souvenir de la guerre des Balkans reste encore très vivace.
Pour mesurer la complexité de la situation yougoslave ces soixante dernières années et se garder de jugements hâtifs.

Il ajoute:"Cette histoire se déroule pendant la guerre et, à mon avis, c'est ce qui lui donne toute sa dimension idéologique, parce que cette guerre était extrêmement sale. Rien à voir avec ce que vous avez vu à la télévision, dont le traitement superficiel et manipulateur décrédibilise tout. J'ai essayé d'approfondir les réactions humaines."


* Brodeuses de Eléonore Faucher ; sorti en 2004 durée 88 mn; scénario de E. Faucher et Gaëlle Macé; avec : Lola Naymark (Claire), Ariane Ascaride (Mme Mélikian), Marie Félix (Lucile), Thomas Laroppe (Guillaume), Arthur Quehen (Thomas), Jackie Berroyer (M. Lescuyer), Anne Canovas (Mme Lescuyer), Marina Tomé (La gynécologue).

Claire est une jeune fille de 17 ans, simple mais pleine de vitalité, qui vit en Charente, à la campagne, et travaille dans un supermarché de la banlieue d'Angoulême. Elle affronte le froid sur un vélomoteur hors d'âge. Le travail est dur, mais elle a une grande passion : la broderie, à laquelle elle consacre ses heures de loisir.
Elle découvre tout à coup qu'elle est enceinte de cinq mois. Sa mère, toute à sa vie et à ses soucis, ne s'aperçoit de rien. Claire songe alors à accoucher sous X, elle arrête son travail de caissière dans une grande surface.

Elle va parvenir à se faire embaucher par une brodeuse, Mme Mélikian, ancienne de chez Lacroix, qui a vécu le grand drame de la mort accidentelle de son fils et qui a perdu foi en la vie.
Peu à peu, une relation très forte va se nouer entre ces deux femmes, de générations différentes, à la fois au plan professionnel et au plan humain. Elles vont s'aider l'une l'autre à regarder l'avenir, aider la plus jeune à se frayer un chemin vers la vie adulte et remettre en selle l'ancienne en lui fournissant de nouvelles raisons de continuer son chemin.

Ce film sensible est loin des scènes de la bourgeoisie parisienne. Il aborde avec sensibilité la maternité précoce et non souhaitée, la solitude et la faculté de surmonter le deuil d'un fils unique. La broderie est utilisée avec intelligence pour sa beauté formelle et sa métaphore du lent et minutieux travail de (re)construction d'une vie.

* Comme une image d'Agnès Jaoui; sorti en 2004; scénario d' Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ; musique de Philippe Rombi; avec Marilou Berry (Lolita Cassard), Agnès Jaoui (Sylvia Millet), Jean-Pierre Bacri (Étienne Cassard), Laurent Grévill (Pierre Millet), Virginie Desarnauts (Karine), Keine Bouhiza (Sébastien); Prix du scénario, Cannes 2004.

Une jeune fille de vingt ans, Lolita Cassard, en veut au monde entier, parce qu'elle ne ressemble pas aux filles des magazines, en tout cas pas à sa jeune belle mère, et elle aimerait tellement se trouver belle, au moins dans le regard de son père.
Son père, Étienne regarde peu les autres, parce qu'il se regarde beaucoup lui-même et qu'il se sent vieillir, et qu'il a sûrement manqué d'amour lui aussi et qu'il a dû se battre pour trouver sa place.
Pierre Miller, un écrivain obscur, doute de ne jamais rencontrer le succès, jusqu'au moment où il rencontre Etienne Cassard.
Une professeur de chant, Sylvia Miller, qui croit au talent de son mari, doute du sien et de celui de son élève Lolita, jusqu'au moment où elle se rend compte qu'elle est la fille d'Étienne Cassard cet auteur qu'elle admire tant.

C'est l'histoire d'êtres humains qui savent très bien ce qu'ils feraient s'ils étaient à la place des autres mais qui ne se débrouillent pas très bien à la leur, qui la cherchent tout simplement.

Agnès Jaoui filme avec subtilité notre quotidien, formé de petites trahisons lâchetés, compromissions. Elle ne porte pas de jugement, elle décrit avec un regard aigu sans jamais utiliser les coups de théâtre ou le spectaculaire. Par exemple, on pense que Lolita va faire une tentative de suicide, mais pas besoin d'artifice pour entretenir une certaine tension.
Cette tension est évacuée à intervalles réguliers par la présence du chant choral. Dans les scènes de répétition de Lolita avec son ensemble vocal puis lors du concert dans l'église romane, Jaoui capte des moments de vérité purement cinématographique qui disent le trac, l'envol de la voix, la communion. Elle crée là un rythme fluide, une respiration bien venue quand la caméra se rapproche avec douceur de Lolita révélée, au visage de madone. A travers ce personnage enfin en accord avec elle-même et les autres, à travers aussi son rôle de Sylvia, qui dirige l'ensemble dans l'ombre comme un cinéaste ses acteurs, Jaoui trouve la note juste et personnelle.

* 2046 de Wong Kar-waï, sorti en 2004, coproduction Chine-France-Allemagne, VO en mandarin, cantonnais et japonais, durée 129 mn,
avec : Tony Leung (Chow Mo-wan), Gong Li (Su Li-zhen), Faye Wong (Wang Jin-wen), Zhang Ziyi (Bai Ling), Takuya Kimura (Tak), Carina Lau (Lulu/Mimi), Chen Chang, Wang Sum (Mr. Wang) et Maggie Cheung en invitée (rôle éclair dans un taxi)
Chow Mo Wan est écrivain, célibataire ne souhaitant pas s'attacher. Il écrit dans une chambre d'hôtel un roman de science-fiction mais il écrit sur son passé, ses amours et peut-être ses regrets.
Dans son roman, un mystérieux train part de temps en temps pour 2046. Tous ceux qui allaient là-bas étaient mus par la même intention... retrouver leurs souvenirs perdus. 2046 serait une ville mythique où le temps s'arrête, les souvenirs ne se perdent plus. En tout cas, nul n'en était jamais revenu.
Mais la partie anticipation, pourtant brillante et remplie de somptueux effets spéciaux n'est qu'une illustration et une parabole.
L'essentiel du film est formé de récit, de souvenirs des années 1960, en particulier de différentes soirées du 24 décembre, l'écrivain n'aimant pas passer la soirée seul, mais n'étant pas disposé à se lier durablement à une femme.

La relation avec In the Mood for Love (2000) est à la fois évidente et lointaine. Le personnage de l'écrivain porte le même nom et vit toujours dans une chambre d'hôtel. Mais Su Li-zhen est une femme mystérieuse, joueuse de cartes professionnelle, à la main toujours gantée, qui a autrefois aidé Mo-Wan, sans toutefois se livrer. Le travail de mise en scène , en occultant souvent une partie de l'écran par des rideaux, des murs, des cloisons, le choix des couleurs sont remarquables.

La belle voisine, Bai Ling, femme légère entraîne l'écrivain dans des jeux sensuels et assez torrides. Le cinéaste n'hésite pas alors à filmer l'amour physique et impose même à ses acteurs, pour un adieu, un long baiser violent et presque cannibale.
Mais Mo-wan, faute de trouver en elle la femme idéale et pour continuer son travail de création, ne souhaite pas continuer leur relation qui avait pourtant trouvé un équilibre précaire.

La fille du patron de l'hôtel, jeune et pure, est amoureuse d'un japonais de passage. Elle apprend sa langue, avec passion et même ses pieds participent à cet apprentissage. Malgré l'opposition de son père et avec l'appui platonique de Mo-wan, qu'elle aide dans son travail d'écrivain, elle persiste et lui reste fidèle. Elle réussira à se marier avec lui, au Japon, et même à y faire venir son père. Elle est la seule à jouer un rôle significatif dans la partie anticipation du film.

Wong Kar-waï revient à nouveau sur la difficulté d'aimer, de se livrer et de s'engager sur la durée, sur les regrets et l'impossibilité de revenir sur le passé. Ses personnages sont multiples et même si la tonalité générale est romantique et plutôt pessimiste (les rencontres ont lieu trop tôt ou trop tard), le personnage incarné par Faye Wong apporte la fraîcheur et l'espoir.
Le travail de mise en scène, en occultant souvent, sur les scènes de mémoire, une partie de l'écran par des rideaux, des murs, des cloisons, nous montre que la réalité n'est pas facile à découvrir, surtout en opposition aux scènes du futur ou l'écran est bien dégagé et les couleurs vives.


Gong Li, le passé et le mystère


Zhang Ziyi, le présent et la sensualité


Faye Wong, la jeunesse et l'anticipation

Pourquoi 2046? Ce chiffre fétiche est le titre du roman de science fiction qu'écrit l'auteur représentant l'année où il se situe, c'est aussi le numéro de la chambre occupée autrefois par l'écrivain et qu'il souhaite retrouver dans son nouvel hôtel. Mais il doit se contenter du 2047 et observer la locataire du 2046.
La vraie explication de cette année est liée à l'histoire de Hong-Kong. Après la tutelle Anglaise, la ville est revenue à la Chine en 1997, avec un statut provisoire de 50 ans. Ce statut provisoire se terminera donc fin 2046, soit à peu près le 24 décembre 2046.

Wong Kar-waï s'est inspiré du personnage et des récits de l'écrivain Liu Yi-chang: "Tête bêche" et "Le type saoul".

Wong Kar-waï rend un double hommage à Truffaut, par sa façon de filmer les jambes des femmes (L'Homme qui aimait les femmes) en particulier celles de Ziyi ou de Wong et en reprenant des musiques de Georges Delerue.


* Quand la mer monte, réalisation et scénario : Gilles Porte et Yolande Moreau, franco-belge, sorti en octobre 2004, durée 93 mn, avec Yolande Moreau (Irène), Wim Willaert (Dries), Olivier Gourmet, Jackie Berroyer, Philippe Duquesne, Jacques Bonnaffé, Séverine Caneele, Bouli Lanners.
Récompenses: Prix Louis-Delluc du meilleur premier film 2004. Aux Césars 2004 :meilleur premier film et meilleure actrice pour Yolande Moreau

C'est l'histoire d'une femme qui va, seule, avec une valise et la chaise qui lui sert d'unique accessoire sur scène, de centre culturel en Palais du littoral, de maison de retraite en Fête du rire, jouer son unique pièce "Sale affaire", avant de retrouver la chambre d'hôtel deux étoiles où la télé diffuse un documentaire sur un championnat de pêche à la mouche.

C'est aussi le machinal coup de fil à « Michel », le mari invisible de la comédienne, qui attend - ou pas ? - qu'elle lui dise, comme chaque jour, que « oui, ça s'est bien passé », et cet album où elle colle après chaque représentation la photo Polaroid de son "poussin" du soir. La routine et la solitude d'une tournée de plus, à moins que le "poussin" Dries ne prenne une place un peu plus importante que prévue.
C'est un gars simple, blagueur, candide et sympathique. Il est porteur de « géants », ces marionnettes hautes comme des tours qu'on fait défiler dans les fêtes locales du Plat-pays. Le sien s'appelle Totor. Irène et Dries en rient ensemble, un peu trop fort, sans oser se dévoiler.

Yolande Moreau, connue surtout comme actrice (elle a commencé en 1985 avec Agnès Varda dans "Sans toit ni loi" ) et comme la "grande Yolande" des Deschiens réalise son premier film en partie autobiographique et intégrant de larges parties du spectacle "Sale affaire" qu'elle produit depuis de nombreuses années. Mais ce film est bien plus qu'un spectacle filmé.

C'est un film sensible et profondément humain, à la fois réaliste et très poétique dans un jeu de miroirs à trois (ou quatre) étages, mettant en valeur le contraste entre l'outrance du personnage comique et la pudeur de l'actrice une fois enlevé son déguisement.


* La Demoiselle d'honneur de Claude Chabrol, sorti en novembre 2004, franco-allemand, durée 110 mn, scénario de Claude Chabrol et Pierre Leccia tiré du roman de Ruth Rendell (The Bridesmaid), publié en 1989;
avec Benoît Magimel (Philippe Tardieu), Laura Smet (Senta), Aurore Clément (Christine), Bernard Le Coq (Gérard), Solène Bouton (Sophie) Michel Duchaussoy (le clochard), Suzanne Flon (Mme Crespin ), Eric Seigne, Pierre-François Dumeniaud, Anna Mihalcea, Philippe Duclos, Thomas Chabrol, Isild Barth.

Philippe Tardieu est cadre commercial dans une entreprise de bâtiment; il vit avec sa mère, veuve, et ses deux sœurs dans un pavillon de la banlieue nantaise. C’est à la fois l’homme de la maison, et le fils adoré. Au début du film on voit briévement le récit de la disparition d'une jeune fille. Ensuite Christine présente à ses trois enfants un éventuel futur mari, à qui elle offre une statue de Flore. Cette statue va jouer le rôle du Mac Guffin des films d'Hitchcock. Philippe découvre rapidement que Gérard ne mérite pas l'amour de sa mère.

Au mariage de sa sœur, Philippe fait la connaissance de Senta, une des demoiselles d’honneur et cousine du marié. Senta ne semble pas être une fille comme les autres. Elle enflamme d’une passion dévorante le très sage et candide Philippe, à tel point qu’il commence à se laisser entraîner dans des jeux équivoques.
Ils échangent des confidences, se confient l'un à l'autre, parlent de leur vie. Mais Senta est une femme fatale, qui va exprimer les marques d'une passion dévorante et exigeante, adoptant une conduite parfois incompréhensible tout en faisant surgir, au gré des conversations avec Philippe, une biographie aussi riche qu'improbable.
Senta dit-elle la vérité lorsqu'elle prétend que sa mère, islandaise, est morte en couches, avoir fait du théâtre, poser pour des photos, avoir vécu à New York l'existence d'une strip-teaseuse ? Le film nous fait découvrir que tout n'est pas faux.
Chabrol décrit subtilement l'intrusion de l'imaginaire dans la réalité, l'imprégnation de la banalité quotidienne par un fantastique discret, l'émergence progressive de la folie dans les comportements sociaux les plus prosaïques. On peut facilement faire le rapprochement avec La Cérémonie ( 1995), du même auteur et tiré lui aussi d'un roman de Ruth Rendell mais également avec 37°2 le matin (1986) de Beineix qui décrivent eux aussi un basculement inexorable du bizarre vers le pathologique.

Le film bascule quand Santa déclare que pour être quelqu'un sur terre il faut avoir "écrit un poème, planté un arbre, eu une relation homosexuelle et tué un homme". Et c'est bien sûr la dernière exigence qui va déclancher le drame.

Ce film épingle, comme toujours chez Chabrol, les petitesses de la bourgeoisie, mais cette fois c'est presque avec tendresse qu'il observe cette toute petite société nantaise.
Le sujet principal c'est la difficulté de distinguer la vérité du mensonge. On retrouve une parenté évidente avec le dernier film d'Eric Rohmer ( auteur avec Chabrol d'un ouvrage sur Alfred Hitchcock). Comme dans Triple agent, le statut du faux et du vrai est, au cœur du couple, soumis à un traitement vertigineux à force d'être revisité et interrogé. Ici aussi, les mensonges peuvent cacher la vérité.

Dans La Demoiselle d'honneur, un personnage, qui a été assassiné, porte le nom de "Lavoignat". Il s'agit d'un clin d'oeil du malicieux Claude Chabrol, car ce nom fait référence à Jean-Pierre Lavoignat, journaliste qui avait étrillé un des précédents films du cinéaste, Merci pour le chocolat, dans les pages de Studio Magazine.

Voir la biographie et la filmographie complète de Claude Chabrol


* Rois et Reine, de Arnaud Desplechin, sorti en décembre 2004, durée 150 mn, scénario d'Arnaud Desplechin et Roger Bohbot ; avec Emmanuelle Devos (Nora), Mathieu Amalric (Ismaël), Maurice Garrel (le père), Magali Woch (Arielle), Catherine Deneuve (Dr Vasset psychiatre), Jean-Paul Roussillon (Abel), Catherine Rouvel (la mère), Hippolyte Girardot (maître Mamanne), Nathalie Boutefeu (Chloé), Noémie Lvovsky (Elisabeth), Joachim Salinger, Elsa Woliaston, Lelong-Darmon, Shulamit Adar, Gilles Cohen, Francis Leplay, Olivier Rabourdin, Marc Betton.
Récompenses: Prix Louis-Delluc 2004. Aux Césars 2004: meilleur acteur pour Mathieu Amalric

Dès les premières images, un taxi s'arrête dans un quartier chic de Paris. Nora, la "Reine" en sort, fixe la caméra et se raconte, on pense tout de suite au début de "La Femme d'à coté" de François Truffaut. Elle a 35 ans. Après un veuvage rapide qui lui a laissé un fils, et une séparation, houleuse, elle va épouser un homme riche et posé. Elle est à l'abri du besoin et de l'obligation de travailler et pense vivre, enfin, en paix. Mais une série de plans heurtés contredit cette impression de luxe, de calme et de volupté et suggère les blessures de Nora, prêtes à se réveiller.

Les "Rois" sont d'emblée présentés comme plus fragiles, comme Ismaël, musicien dans un quatuor classique.
Il est couvert de dettes, un peu "border-line", le désordre et le nœud coulant dans son appartement ne plaide pas en sa faveur. À la suite d'une procédure d'HDT, hospitalisation demandée par un tiers (mais qui donc a signé les papiers ?), deux infirmiers affables, soutenus, de loin, par un discret commissaire de police, viennent le cueillir chez lui pour l'amener à l'asile. « Enfin, je ne suis pas fou, tout de même », proteste Ismaël, attaché sur son lit, devant ses parents venus le voir de Roubaix. « Si, un petit peu », répond gentiment le père qui refuse de détacher son fils ! Devant la psychiatre (Catherine Deneuve, improbable mais savoureuse), Ismaël, en roue libre, explose. Comment pourrait-il lui dévoiler son âme ? Elle n'est qu'une femme, et, reprenant la théorie de l'Église au Moyen-Age, « les femmes n'ont pas d'âme. Elles vivent dans des bulles, les femmes. Les hommes, eux, vivent sur une seule ligne droite. Ils vivent pour mourir... ».

C'est assez loin dans le film que l'on comprend que Ismaël a été le compagnon de Nora, qu'elle essaie de l'aider pour sortir de l'asile et va même lui proposer d'adopter son fils Elias.

Les personnages secondaires sont importants dans ce long récit:
Roi mourant, le père de Nora, ne survit plus que pour un manuscrit qu'il doit achever et répond à l'amour de sa fille par une critique violente et étonnante de ses choix.
Roi transparent, le nouveau mari de Nora se révèle inapte maîtriser la situation.
La sœur de Nora, Élisabeth, marginale et droguée, incapable d'affronter la vérité et son avocat camé.

Et puis le film évolue sensiblement. L'internement d'Ismaël n'est pas si tragique. Il est à l'abri de ses créanciers et s'adapte à cette vie en nouant des relations avec une infirmière et une jeune fille attachante et suicidaire. Finalement, une fois libéré, il refuse, en pleine lucidité et avec une justesse de ton remarquable, d'assumer pour Elias le rôle du père introuvable.

C'est le film le plus accompli et travaillé d'Arnaud Despleschin. C'est un récit baroque, la synthèse fragile mais réussi de la tragédie pure et réaliste et de la comédie absurde et délirante, comme cette scène où le père bedonnant d'Ismaël met en fuite 3 loubards violent venus le braquer devant les yeux de son fils.
Le cinéaste ne cache pas sa cérébralité mais parvient constamment à l'émotion. Paradoxalement, plus il théorise, plus il nous sensibilise. Ses obsessions (la filiation, par exemple, fil rouge de l'histoire) nous deviennent familières. Ses mises en scène, dont les zigzags accentuent la fluidité et ses personnages, qui ont l'élégance et l'intelligence de nous demeurer opaques longtemps après qu'on les a quittés nous deviennent ainsi familiers mais jamais triviaux.

Emmanuelle Devos déclare: "Nora est une parabole de la culpabilité. Arnaud Desplechin lui a sans doute donné ce prénom en référence au personnage d'Ibsen dans La Maison de Poupée.
Je me suis souvenu d'un soir, il y a quelques années, nous regardions avec Arnaud «Tess», le film de Polanski, et il m'a dit à propos du personnage interprété par Nastassja Kinski, «si elle est tombée enceinte, c'est un peu de sa faute». Comme si la femme portait cette idée de péché… Ce n'est pas de la misogynie de sa part, je pense plutôt qu'il a un intérêt profond à la littérature et à la cinématographie de l'Europe centrale et nordique, au protestantisme."


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