Le Design contemporain au Japon

Dans le design japonais contemporain le beau rencontre l’utile. Deux notions fondamentales dominent ce design: la sensibilité (kansei) et à l’harmonie (wa)

Le concept kansei est né à l’époque de Heian (794-1192), et a été relancé, paradoxalement par le ministère japonais de l’Économe, du Commerce et de l’Industrie (METI), qui, pour faire face à la saturation de la demande de produits fonctionnels lance le monozukuri (l’art de la création) devant exprimer une certaine sensibilité, propre à la culture japonaise. Le kansei se manifeste par une attention particulière accordée à la finesse et la simplicité, au rapport à la nature, au choix des matériaux, au sens aigu des couleurs et du détail. L’objet design doit émouvoir le consommateur à sa vue et à son toucher.

Le WA, quant à lui est une conception traditionnelle de l'harmonie. Elle consiste à concilier des notions en apparence antagonistes

Différents concepts guident le design japonais actuel : kawaii (mignon) ; craft (l’influence de l’artisanat) ; kime (la finesse de grain, la finition parfaite) ; tezawari (sensations tactiles) ; minimal (la beauté des formes dépouillées) ; kokorokubari (prévenance).

Historique

Après la guerre, les développements du design graphique, en matière d'emballages, d'affiches et de magazines, s'inspiraient visiblement des traditions japonaises. Au 19e siècle, c'est grâce aux estampes que la culture japonaise s'était fait connaître en Europe. Ce phénomène d'exportation persista après 1945, même si, comme pour l'architecture et le design industriel, le graphisme japonais commençait à intégrer les concepts et les idéaux du mouvement moderne européen. Cet échange de bons procédés transparaît dans les affiches de Yusaku Kamekura et Tadanori Yokoo, parmi d'autres.

L'emballage américain eut aussi un impact dans les premières années de l'après-guerre : le designer américain Raymond Loewy dessina un paquet de cigarettes pour un fabricant de tabac japonais en s'inspirant de sa célèbre création pour les Lucky Strike. Les Jeux olympiques de 1964 allaient fournir aux graphistes japonais l'occasion de démontrer leurs talents, et c'est à partir de cette date que se développa au Japon un mouvement moderne de design graphique, inspiré du constructivisme européen. Ikko Tanaka, Kiyoshi Awazu et Shigeo Fukuda comptent parmi les piliers de la conception graphique dans la période de l'après-guerre.

Influencés par la sensibilité pop-art qui caractérise une grande partie du graphisme japonais des années 1960 et 1970, les petits sacs aux allures de papier froissé, en porcelaine et en verre, réalisés par le céramiste Makoto Komatsu dans les années 1970 (tel son Crinkle Tumbler , 1974), traduisent la rencontre de la tradition artisanale et de la culture pop véhiculée par les médias de masse. Le Japon a toujours cherché à unir le populaire et le quotidien tout en célébrant le talent des artisans, et les œuvres de Komatsu ont parfaitement réussi à perpétuer cette alliance jusque dans la période de l'après-guerre.

Dès le milieu des années 1980, le design japonais moderne avait acquis sa forme définitive. L'architecture, la décoration d'intérieur, les produits de haute technologie, le graphisme, l'artisanat, la mode et les textiles japonais avaient désormais largement leur place dans les expositions internationales, et leur influence était indéniable. Les designers occidentaux commencèrent à visiter le Japon pour découvrir ses traditions et pour travailler dans l'environnement stimulant du design japonais, qui incorporait sans réserve les nouvelles technologies.

Avec le mouvement de mondialisation qui débute dans le courant des années 1980, les frontières nationales sont parfaitement impuissantes à contenir quoi que ce soit, et cela s'applique également au design. La fluidité des échanges internationaux encourage le développement de cultures hybrides.
Dans le domaine du Design, cette notion d'hybridité donna naissance à un surcroît de créativité et d'innovation. En 1982, Makio Hasuike fonda MH Way à Milan. Il s'était installé en Italie en 1963. Les caractéristiques esthétiques des créations d'Hasuike, pureté, clarté, simplicité, transparence, portabilité, passion pour les matières et les textures, sont profondément ancrées dans la tradition japonaise. Sa gamme de papeterie, qui comprenait entre autres des stylos, des crayons et des agendas, avait de nombreux points communs avec les objets quotidiens très simples créés un peu plus tard par Muji, la marque « sans marque », qui remporta un succès mondial dans les années 1990.

En 1981, la première exposition des oeuvres du groupe Memphis, à Milan, marqua un moment crucial dans l'histoire des designers japonais en Italie. Dirigé par Ettore Sottsass, créateur italien chevronné, Memphis avait pour ambition de renouveler le langage du design contemporain, et trois designers japonais, Arata Isozaki , Shiro Kuramata , et Masanori Umeda, furent invités à participer à l'aventure. Leurs oeuvres figuraient parmi les plus novatrices de l'exposition, démontrant que le Japon n'en était plus à suivre l'avant-garde européenne, mais qu'il évoluait avec elle ou même, comme certains le pensaient, qu'il en prenait la tête.

Dans les années 1980, le Japon connut une transition rapide et assista à la naissance d'un nouveau type de société de consommation : les produits les plus prisés devinrent ceux qui s'inspiraient de la culture populaire. Les appareils électriques peints en rosé, destinés à une clientèle de jeunes filles, voisinaient sur les rayons avec les produits kawaii (mignons), tels que les haut-parleurs Bubble Boy de Tomoyuki Sugiyama (1986), tandis que les objets de tous les jours, tels les aliments sous plastique et les gadgets électriques anonymes, se faisaient de plus en plus nombreux dans les magasins et dans la société tout entière.

La coexistence de produits grand public et d'imageries populaires, mangas et tortues Ninja, par exemple, et d'une campagne pour la sauvegarde des traditions artisanales n'était que le prolongement des deux niveaux de culture matérielle qui se côtoyaient au Japon depuis de nombreuses années.

La récession économique des années 1990 apporta des changements irrévocables. L'expansion économique qui avait favorisé l'émergence de la culture japonaise de l'après-guerre et le développement de géants de l'industrie qui dominaient le marché international fut remise en perspective par ce soudain ralentissement. Au mouvement de balancier entre gadgets éphémères et culture populaire, on préféra soudain l'universalité des activités de design axées autour de l'artisanat.

L'architecture et la décoration d'intérieur revinrent ainsi sur le devant de la scène, et ces deux disciplines démontrèrent à nouveau qu'elles puisaient leur inspiration dans la tradition japonaise. L'anonymat des designers employés par les grandes entreprises fit place à un univers où l'individu avait davantage sa place, et dans lequel, à l'instar des milieux créatifs occidentaux, les designers étaient considérés comme des artistes, capables de créativité et de poésie.

Une nouvelle génération de designers se fit remarquer dans les années 1990 : nombre d'entre eux avaient étudié et collaboré avec des designers plus expérimentés, tels Shiro Kuramata et Issey Miyake, dont le talent s'était manifesté dans les années 1960 et 1970. La disparition prématurée de Kuramata en 1991 fut pour le Japon, et pour le reste du monde, l'occasion de s'interroger sur les origines du design japonais et sur la direction qu'il prenait. Cette réflexion fut illustrée par plusieurs expositions centrées autour du travail de Kuramata ou du design japonais en général depuis les années 1950. Mieux encore, les processus d'internationalisation et de mondialisation qui avaient débuté pendant la décennie précédente prirent de la vitesse peu après 1990, et les designers se déplacèrent encore plus facilement d'un pays à l'autre.

Le design industriel, l'une des branches du design japonais les plus actives du début des années 1990, prit un nouveau tournant vers la fin de l'ère des grandes entreprises. L'individualité des designers fut mise en avant, et l'éventail de leurs créations s'étendit de plus en plus fréquemment à des produits purement technologiques et électroniques, à l'ameublement et aux luminaires. Quelques grandes entreprises, comme Canon, continuèrent à avoir des équipes de design internes. Suivant l'exemple de leurs aînés (ainsi Michio Hanyu qui avait créé une ménagère de couverts en métal très sobre dans les années 1960), de nombreux artistes de la nouvelle vague de créateurs de produits s'inspirèrent davantage de l'artisanat traditionnel japonais que de la technologie de pointe.

Parmi les designers nés dans les années 1940, on retiendra notamment Shun Takoaka et Kei Takoaka (qui créèrent un réveil rotatif en 1982), Hiroyuki Tazawa (qui conçoit des objets faits de papier recyclé), et Kazuo Kawasaki, dont les créations témoignent du souci de donner une dimension sociale à son travail, et qui eut un impact considérable sur le monde du design.

Parmi la génération de créateurs nés dans les années 1950, on retiendra Hiroaki Kozu (Hauts-parleurs, 1989) et Kosuke Tsumura (Parka à 44 poches Final Home, 1994), qui ont su mêler savamment le design industriel et le stylisme de mode. Naoto Fukasawa reste cependant le designer le plus apprécié et le plus respecté de sa génération. En 1989, il quitta son emploi chez Seiko et s'installa à San Francisco, où il commença à travailler pour l'entreprise qui allait bientôt devenir la prestigieuse société de design IDEO. En 1996, de retour au Japon, il fonda une filiale japonaise d'IDEO, qu'il dirigea les six années suivantes. La philosophie de Fukasawa s'inspire de la croyance traditionnelle japonaise selon laquelle le design a pour mission de rendre les gestes de la vie quotidienne à la fois plus beaux et plus efficaces.

Tout comme le design industriel, le mobilier et la décoration d'intérieur, l'artisanat japonais s'est encore enrichi au cours des vingt dernières années. Dans le domaine de la création de textiles en particulier, des héros modernes s'inspirant de la tradition Mingei ont donné un nouveau souffle aux pratiques traditionnelles, à commencer par Junichi Arai. Parmi les stylistes plus jeunes, nés dans les années 1940, on citera entre autres Koichi Yoshimura, Kyoko Kumai, Yoshihiro Kimura (qui a travaillé avec Kansai Yamamoto et Issey Miyake) et Eiji Miyamoto, autre collaborateur de Issey Miyake.

Reiko Sudo et Yuh Okano, deux des plus jeunes designers textiles du Japon, ont proposé ces dernières années des créations très remarquées. Dans la mouvance de l'ethos et de l'esthétique définis par Arai, ils ont su allier avec subtilité les valeurs traditionnelles et les nouvelles technologies.

Dans le domaine de la céramique, en parallèle, Shigeyoshi Morioka, parmi d'autres, a démontré que la poterie japonaise du début du XXe siècle n'était pas tombée dans l'oubli, et ses formes traditionnelles revisitées n'ont rien perdu de leur impact. De fait, alors qu'il semblait que la contribution du Japon au design moderne résidait dans une adoption enthousiaste des nouvelles technologies, il apparaît de plus en plus évident, au fur et à mesure que les années passent, que son plus grand talent consiste à faire en sorte que ses traditions relèvent avec succès les défis du temps présent.

Chez les designers industriels les plus jeunes, nés dans les années 1960 et 1970, on notera Kazuhiro Yamanaka, qui créa une gamme de luminaires au début de ce siècle (lampes Rainy Day, 2003), et Tokujin Yoshioka, l'un des jeunes créateurs japonais les plus novateurs.

Même si quelques entreprises japonaises continuent de produire des designs irréprochables, dont le vidéoprojecteur Sony d'un minimalisme exemplaire conçu par Takuya Niitsu, et la Prius, voiture hybride de Toyota, sont de parfaits exemples, le design japonais le plus innovant est le résultat du travail d'artistes talentueux qui défient les conventions, qui refusent d'être catégorisés et qui font appel aux traditions de leur pays pour assurer une continuité essentielle avec le passé.

Quelques designers, affichistes ou illustrateurs célèbres:

Années 1950

  • Sori Yanagi (1915 - 2011) designer
  • Isamu Kenmocchi (1912 - 1971)

Années 1960

  • Arata Isozaki (1931 - ) connu surtout comme architecte
  • Junichi Arai (1932 - )
  • Keni Ekuan (1929 -
  • George Nakashima (1905 - 1990), japonais, né aux États-Unis

Années 1970

  • Tadanori Yokoo (1936- ) spécialiste de l'affiche
  • Masayuki Kurokawa (1937 - )
  • Katsuhide Takahama (1930
  • Shigeo Fukuda (1932-2009) affichiste, sculpteur

Années 1980

  • Ikko Tanaka (1930 - 2002) spécialiste de l'affiche
  • Masayuki Kurokawa (1937 - )
  • Makio Hasuike (1938 - ) designer d'objets usuels

Années 1990

Années 2000

Années 2010



Ikko Tanaka affiche


Masanori Umeda Rose Chair (1990)



Kazuhiro Yamanaka "Illuminated Chair"



Junya Ishigami

Cabinet SANAA , Chaise pour Nextmaruni


Hajime Sorayama AIBO



Tokujin Yoshioka Pane Chair

Kisho Kurokawa Série Fractal

Isamu Noguchi
Lampes Akari (bambou, acier, papier Shoji)

Arata Isozaki : Chaises Marylin
en hommage aux formes de Marilyn Monroe

Tadanori Yokoo Zoku John Silver

Makio Hasuike repose balai

Issey Miyake robe du soir
Courtesy of the Los Angeles County Museum of Art.
(c) Issey Miyake

Shiro Kuramata Fauteuil Miss Blanche (1988)

Naoto Fukasawa lecteur de CD MUJI'S

Takeshi Ishiguro
Livre-lampe

retour au menu "Arts"